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Luchino Visconti, Annie Girardot et Jean Marais pendant les répétitions (Photo Berthomé-Lecoutre)

Salut amical à Visconti 

La rue italienne est un théâtre, ses fenêtres des loges. Je me souviens de familles ouvrières applaudissant de leurs fenêtres une omelette flambée que le Signor Zoppi apportait à une table de la taverne Fénice.

Les cinéastes italiens, inexactement étiquetés néo-realistes, furent des conteurs orientaux. Ils se déguisaient en caméra comme Haroum-al-Rachid en colporteur, afin de visiter les coulisses de Rome et d’en surprendre les intrigues.

Il résulte de cette commedia dell’arte à la Goldoni que la foule italienne est toujours au spectacle, actrice ou spectatrice et que le théâtre en souffre.

Or, un tel paradoxe ne nous a pas privés du plus admirable des jeunes metteurs en scène.

Luchino Visconti, outre qu’il possède le don de métamorphoser le verbe en verbe actif, méprise le style fantaisiste et le pittoresque. Il oblige le décor à jouer le rôle professionnel des agrès d’un numéro d’acrobates, ne se contentant pas d’envisager le théâtre comme un jeu propre à divertir, mais comme un sacerdoce.

Deux sur la Balançoire exige une mise en scène presque aussi minutieuse que les dialogues de William Gibson et de Louise de Vilmorin.

C’est une grande chance que Visconti accepte de mettre ses trouvailles et son cœur au service de Jean Marais et d’Annie Girardot, afin qu’ils se balancent vertigineusement et dangereusement côte à côte au-dessous du drame.

Jean Cocteau
(Deux sur la balançoire, Théâtre des Ambassadeurs, Paris 13 novembre 1958)

Deux sur la balançoire: un duo à New York

La pièce de William Gibson, adaptée par Louise de Vilmorin, au Théâtre des Ambassadeurs, présente un intérêt certain. Mais n’allez surtout pas vous imaginer sur la foi du titre (en anglais Two for the Seesaw, en français Deux sur la balançoire) que ce soit là un badinage à la Géraldy ou une comédie légère à la Donnay (je pense à La Bascule). L’ouvrage ne comporte, il est vrai, que deux personnages et l’auteur a été ici bien plus loin dans la rigueur que Maurice Donnay dans Amants, à la fin du siècle dernier — autant dire dans un autre monde, à peine imaginable pour les jeunes d’aujourd’hui.

La ville de new York est constamment présente et la prestigieuse mise en scène de Luchino Visconti ne nous a pas permis de l’oublier un seul instant. L’immense cité illuminée est la toile de fond sur laquelle se détache la plus grande partie de l’action. Ce n’est pas tout. Contrairement aux personnages assez flottants de tant d’autres auteurs français de la même fin du XIX siècle, les deux êtres qui sont ici aux prises — une danseuse de trente ans, Gittel, dont la santé est compromise, et l’avocat Jerry Ryan — sont aussi insérés qu’il est possible dans la société, dans l’existence concrète la plus physique.

Il faut ajouter que le téléphone et la radio sont presque continuellement en action. Au cours de cette soirée, nous aurons entendu à trois reprises l’andante du concerto pour piano de Ravel, pour lequel j’ai personnellement une tendresse infinie, mais qui, à la longe, du fait de la répétition, se charge d’une sorte d’ironie un peu grimaçante.

(…)

J’ai souvent critiqué M. Jean Marais par le passé, il me semble avoir fait d’immenses progrès. Il a joué d’un bout à l’autre avec un naturel absolu, il a été émouvant dans quelques instants où son rôle le lui permettait. Quant à sa partenaire, Mlle Annie Girardot, elle à été pour moi la grande révélation de cette soirée. Je ne l’avais pas vue encore dans des rôles qui puissent me permettre d’apprécier ses dons extraordinaires. Robert Kemp n’a pas hésité à l’égaler à Réjane — Réjane à ses débuts — et il est très probable que cette comparaison est légitime. J’ai vu trop rarement Réjane pour pouvoir émettre une opinion personnelle, je l’ai vue d’ailleurs à un âge où les interprètes ne comptent guère, tant on adhère à l’œuvre représentée, on n’y prend presque pas plus garde qu’à la typographie d’un livre passionnant.

Pas une seconde nous n’avons eu l’impression l’autre soir d’être en présence d’une actrice. Annie Girardot a parcouru une gamme qui va de la trivialité ou de la bonne humeur garçonnière au pathétique le plus intense, le plus déchirant. (…) Deux sur la balançoire, marque sans aucun doute une étape décisive dans la carrière exceptionnelle à laquelle paraît promise cette artiste. Je redoute seulement pour elle l’usure épuisante que représente un rôle pareil.

Gabriel Marcel
(Les Nouvelles Littéraires, 27-11-1958)

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