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Un des événements les plus importants du récent Festival de Venise fut la présentation de La terre tremble, film d’autant plus attendu qu’il marquait le retour à l’écran, après cinq ans d’absence, d’un réalisateur dont la première – et unique – œuvre, Obsession, avait soulevé l’enthousiasme du public et de la critique: je veux parler de Luchino Visconti. qui fut avant guerre l’assistant de Jean Renoir.

L’accueil réservé à La terre tremble dépasse déjà en importance celui d’Obsession. Après la première mondiale a Venise, les uns criaient au chef-d’œuvre, tandis que d’autres estimaient qu’il s’agissait là d’une violation des lois cinématographiques. Quoi qu’il en soit, La terre tremble fut à Venise, avec Macbeth (d’Orson Welles n.d.c.), l’œuvre qui souleva le plus de discussions passionnés, l’ensemble de la critique étant à peu près d’accord pour reconnaître les mérites d’Hamlet (Lawrence Olivier n.d.c.).Dès le lendemain de la présentation, Viazzi, Casiraghi, Tosi et tous les représentants de la jeune et féconde critique italienne écrivaient: Voilà enfin la porte ouverte au cinéma de demain, au cinéma humain! Tandis que d’autres y voyaient seulement l’aboutissement du réalisme – devenu néoréalisme – le plus pur, trop pur peut-être. Parmi les critiques français, même dualité …

Mais laissons là l’esthétisme. Je pense d’ailleurs que notre ami André Bazin vous expliquera bientôt dans L’Écran pourquoi il considère La terre tremble comme une œuvre d’avant-garde. Contentons-nous, pou aujourd’hui, de présenter La terre tremble. Car on peut être pour ou contre ce film sur le plan esthétique, peu importe; mais on ne peut pas être contre sur le plan humain. Et c’est cela qui fait la vraie richesse de l’œuvre de Visconti.

Qu’est-ce donc que La terre tremble? Le cadre: un petit port sicilien. Le sujet: la vie quotidienne d’une famille de pêcheurs. Le thème: la lutte de ces pêcheurs contre l’âpreté des employeurs et la sottise des traditions rétrogrades. Film social avant tout. Et, par le choix même de son cadre régional, La terre tremble prend – tout comme La Femme du boulanger ou Farrebique – une importance internationale qui permet ainsi au film de toucher véritablement tous les publics.

Cet épisode de la vie des pêcheurs n’est d’ailleurs que la première partie d’un triptyque sur la Sicile. Dans ses deux prochains films – encore non réalisés – Visconti évoquera l’existence des mineurs et des paysans. Pour l’auteur de La terre tremble, la « vie est une œuvre d’art » et il n’a qu’un but: montrer cette vie sans avoir recours aux fards habituels du cinéma. Auteur insolite, il dédaigne les traditions sacro-saintes et recherche c’est évident, un certain mépris de la construction cinématographique habituelle.

Tournant sans scénario et sans dialogue préconçu, sur les lieux mêmes de son action, à Aci Trezza, au pied de l’Etna – Visconti a demandé à ses interprètes, des pêcheurs et leurs familles, ce qu’ils diraient en telle ou telle occasion, puis il rédigea son texte … Les acteurs portent dans le film leurs vrais noms. Les deux vedettes féminines, Nelluccia et Agnese, sont les filles de l’aubergiste d’Aci Trezza. Visconti avait donné à ses interprètes le mot d’ordre suivant: « Qui regarde l’objectif sera jeté à la mer! » Mais il n’a pas tenu sa promesse. D’autre part, pour ne pas influencer les acteurs, il ne leur montra jamais les prises.

Lorsqu’il dirige, Visconti parle peu. Et sa patience semblait tout d’abord quelque peu mystérieuse aux indigènes … Mais ceux-ci, malgré tout, se conformaient silencieusement aux ordres du metteur en scène, et, bientôt, à chaque fois que celui-ci félicitait un de ses interprètes, Visconti recevait en échange trois paniers de poisson. Le dernier jour de tournage donna lieu à une fête publique organisée par la municipalité en l’honneur de l’équipe technique de La terre tremble: le président du Syndacat des Pêcheurs et l’archiprêtre remercièrent tour a tour Visconti d’avoir choisi Aci Trezza comme lieu de prise de vues, et ils lui offrirent en souvenir una barque de pêche.

De cinq mois de travail à Aci Trezza, il résulte une œuvre qui est peut-être la plus représentative d’une tendance cinématographique, une tendance qui cherche presque à réinventer le cinéma en partant de l’homme et en essayant de le servir. La terre tremble impose Visconti comme le grand maître d’une école dont les conceptions sont fort éloignées de celles de Rossellini et de De Sica, une école qui, avant choisi de « prendre la nature pour modèle » (au sens le plus strict de la formule), cherche à poétiser cette nature. Visconti, c’est un peu, si vous voulez, Dovjenko plus Rossellini. La terre tremble révèle aussi un très grand chef opérateur: G. R. Aldo, qui fut longtemps photographe de plateau et qui doit sa première chance d’opérateur à Leonide Moguy dans L’Empreinte du dieu. Aldo n’avait d’ailleurs pas oublié Moguy, car, à l’issue de la présentation de La terre tremble, à Venise, Aldo, après avoir reçu maints éloges, remercia publiquement Leonide Moguy de l’avoir aidé il y a dix ans.

Avec La terre tremble, l’école néoréaliste italienne a trouvé son chef-d’œuvre. Si l’œuvre a des défauts, ce n’est pas son auteur qui en est responsable, mais plutôt un genre qui porte peut-être en lui sa propre condamnation. La terre tremble est-elle une porte ouverte sur un domaine nouveau du cinéma ou simplement une somme de réalisme? La parole n’est plus aux critiques. Devant un film aussi neuf que La terre tremble, seul le public peut se prononcer.. C’est à lui de dire s’il estime que ce films renouvelle le cinéma. C’est pourquoi nous n’avons pas voulu prendre parti dans ce débat. Mais il nous paraissait indispensable de présenter La terre tremble et de faire savoir qu’il s’agissait là – et avant tout – d’un document humain. Un des documents humains les plus purs et les plus authentiques du cinéma.

Jean-Charles Tacchella (L’Écran, 9 novembre 1948)

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